(Rabat, Maroc)
« La vie est difficile », dit-il, dans un sourire amer. Il se nomme Jaafar Altamemi, il n’a pas tout à fait 40 ans, et on ne peut que s’imaginer sa vie, et la difficulté dont il parle. Celle du genre à faire oublier les problèmes du quotidien, dérisoires face à son drame.
Jaafar est Irakien. « Les Marocains savent que je n’ai pas l’accent d’ici. Mais je n’aime pas dire d’où je viens. À chaque fois, cela provoque trop de questions, de réponses, et d’opinions. Ça me fatigue, tu sais. »
Cet artiste, un peu homme à tout faire aujourd’hui, a vécu sous le règne de Saddam Hussein. Il a aussi été en prison. À Abou Ghraïb, précisément, les cachots devenus célèbres après l’histoire des détenus maltraités par des soldats. « Ce devait être une peine de 15 ans. Le juge, même si ce n’était pas vraiment un procès, a déclaré que c’était 15 ans… »
Quinze ans de prison, c’est sa peine pour avoir photocopié à l’époque, en 1991, des tracts critiquant le Raïs. Il n’évoque même pas le temps passé derrière les barreaux, comme si les mots ne pouvaient pas restituer cette douleur. Des pressions de l’ONU sur Saddam Hussein pour faire libérer les prisonniers politiques – uniquement eux, précise l’Irakien – lui rendent sa liberté en 1995.
Pour découvrir, à sa sortie de prison, sa fiancée assassinée quelques années plus tôt, et son projet de vie, un centre artistique, détruit. « Ils volaient tout : les projets, l’amour, l’espoir. C’est difficile de voir ça », dit Jaafar d’une voix éteinte.
De façon presque désinvolte, il décrit ensuite son existence de fuyard. Observé et traqué par le régime, Jaafar choisit de fuir, « même si ç’a coupé des liens avec la famille ».
D’abord la Syrie, la Jordanie. Ensuite la Turquie. De là, la Bulgarie, où il demeure pendant un an et demi, le temps d’apprendre la langue. Pour des nébuleuses raisons, Jaafar doit continuer de fuir, cette fois vers l’Allemagne. Le refuge, c’est la Belgique qui le lui offre. Après six ans de fuite, Jaafar peut s’arrêter et tenter de reconstruire sa vie.
Le voilà sur le quai de la station de train de Rabat, pour se rendre à l'aéroport. Souriant, rasé de près, cheveux sel et poivre bien peignés, plus sel que poivre, rien ne laisse paraître le passé. « Une semaine de vacances au Maroc, ce n’est pas assez. J’étais venu obtenir de l’information sur la céramique, je joue un peu aux marchands aussi. J'essaie, du moins ! Un ami veut tenter d’en exporter en Irak », mentionne-t-il dans un anglais fonctionnel. Il s’excuse de ne pas le parler mieux, il maîtrise moins la langue de Shakespeare que le néerlandais.
L’Irakien enseigne désormais l’arabe calligraphique, à Bruxelles, en plus de travailler au consulat irakien. « Ils se souvenaient de mes actions politiques. » Des années après son chaos personnel, il est retourné dans son pays natal, pour revoir sa famille, et constater. « Il faut que les rivières de sang arrêtent. Je dis aux gens : ‘laissez-nous une chance’. Saddam nous a tout pris. »
Partout où il va, Jaafar traîne avec lui le passé et le présent de sa patrie. « Aujourd’hui, quand ils sont su d’où je venais, des Marocains m’ont dit : ‘ah, ce que les Américains ont fait, c’est mauvais, Saddam, il n’était pas si mal’. Je leur ai répliqué qu’ils ne savaient pas de quoi ils parlaient. Je me suis assis avec eux pendant une heure, une heure et demie, en leur racontant mon histoire. À la fin, ils se sont excusés. Les gens ne comprennent pas ce qu’on a pu endurer. »
Sa vie reprend un sens, se reconstruit. Il a un fils, Moïse. Il apprend aussi à conduire, « j’y arrive. C’est un peu difficile, mais je me débrouille. »
- Tu comptes un jour retourner t’installer en Irak ?
« Peut-être, mais pas maintenant. La vie a été difficile. Mais aujourd’hui, j’ai de l’espoir. »
jeudi 31 mai 2007
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