(Rabat, Maroc)
Ils n'étaient pas tout à fait une centaine à manifester. Ils chantaient en choeur, bruyamment, à un jet de pierre de la gare de Rabat ville, tout près de l'enceinte du palais royal. Les manifestants paraissaient entre 25 et 35 ans, bien habillés, chemises dans le pantalon et souliers cirés pour les hommes, robes et vêtements sobres pour les femmes. Devant eux, des soldats et policiers prêts à intervenir.
Peut-être les manifestants protestaient contre le roi Mohammed VI, peu populaire chez les jeunes ? Contre la dernière décision dans le dossier du Sahara, sujet sensible au Maroc ? Ou était-ce une grève ? Non, rien de tout ça en fait. Ces manifestants possèdent tous un doctorat et revendiquent un emploi, ici même, dans la fonction publique de leur pays, seul employeur au gage de stabilité.
Pour la plupart formés à l'étranger, ils sont chez eux parmi le 11,9 % de la population au chômage - un chiffre officiel, largement sous-estimé selon plusieurs observateurs. C'était d'ailleurs la seconde manifestation du genre dans la même journée.
Depuis quelques années, l'événement est récurrent. Diplômés et ministres se sont engagés dans des pourparlers pour fournir un emploi à ces jeunes. Le problème, c'est que l'état marocain est une gigantesque machine rouillée, comme le disent les Marocains eux-mêmes. De nombreux fonctionnaires y sont depuis plusieurs années, et y resteront jusqu'à leur retraite. Malgré une vague de départs volontaires, il n'y a pas assez de place pour tous les absorber. Parce que les diplômés insistent: le travail avec l'État ou rien du tout. Ils rejettent l'instabilité du secteur privé.
Certains les disent trop qualifiés. Qu'est-ce qu'un docteur en génie nucléaire ferait au Maroc ? D'autres les disent inutiles: que fera un docteur en littérature dans la fonction publique ? Dans les deux cas de figure, ils restent sans emploi.
Pour cette raison, ils sont là, à chanter en tapant en cadence dans leurs mains, assis dans le gazon, sous l'oeil quasi irrité des passants. Docteurs en chimie, en génie nucléaire, en ingénierie, quelques jeunes femmes enceintes aussi. La vingtaine de soldat a gonflé à une cinquantaine en l'espace de cinq minutes, le temps de scander quelques slogans. Les militaires enfilent leurs casques, sortent les matraques au clair, lentement.
"Que disent-ils en arabe ?"
- Ils réclament des emplois, ce sont des chômeurs, répond une des jeunes femmes qui assistent à la scène.
"Est-ce que les policiers et les soldats vont intervenir ?"
- "Oui, comme toujours", dit-elle, surprise, comme si l'acte allait de soi.
Pendant cette infime seconde, tout semble se figer, comme si protestataires et soldats attendent un signal. Et moins de trente minutes après le début de la manifestation, les chansons se sont tues et les matraques ont parlé. Dans une course folle, les docteurs fuient à toutes jambes. Quelques-uns ne peuvent échapper aux coups. Quelques instants plus tard, commerçants, serveurs et fonctionnaires sortent des édifices à proximité pour observer les jeunes bloquer la rue Allal ben Abdellah, à proximité, et chanter à nouveau.
S'engage un jeu du chat et de la souris entre manifestants et soldats, en plein coeur de Rabat, les premiers évitant les "pièges" tendus par les seconds. Ce n'est que partie remise avant la prochaine démonstration publique: les docteurs prévoient encore se faire entendre.
Leur nombre pourrait toutefois diminuer: des employeurs européens sont toujours à l'affût de matière grise au chômage. "L'Europe vient nous voler nos experts, et la France dit ensuite que le CNRS est chef de file en matière de recherche. Ce sont à 80 % des Maghrébins au CNRS! On appelle ça la fuite des cerveaux", lance avec amertume Ali, 28 ans, lui-même diplômé aux Pays-Bas, de retour au Maroc avec un boulot à Casablanca.
La situation est paradoxale: le gouvernement marocain vise à réduire le chômage et la pauvreté, et des manifestants se font battre parce qu'ils ne veulent que ça, un emploi.
lundi 28 mai 2007
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