mercredi 23 mai 2007

No "shite"

(Rabat, Maroc)

Le pire, c’est l’air. L’odeur révulsante des déchets, des excréments, de l’eau croupie coupe le souffle. Impossible de cesser de respirer pour autant : toute cette petite ville située sur le plateau d’Akrach sent à peu près la même chose.

Près d’un barrage sur le Bouregreg, un fleuve qui se jette dans l’Atlantique près de Rabat, cette « ville », plutôt un village informe aux membres couvrant sur plus d’un kilomètre de long les flancs de vallée : Akrach est bâtie, élevée et maintenue sur les ordures de la capitale du Maroc. Pour la plupart, les habitants de cette « ville », aisément 300 à 400 âmes, sont des femmes et des enfants.

Dans ces abris de fortune, de tôle, de morceaux de briques et d’ingéniosité, une vie. Une vie difficile, certes, mais une vie. Les activités normales : du linge pend sur une corde rafistolée entre un poteau en fer, tordu, et le toit d’une « maison ». À jouer au soccer, malgré des sandales usées, en dépit d’un ballon qui se traîne plus qu’il ne roule. Et qu’importe l’air malsain, selon toutes les apparences, à les voir courir. « Il paraît qu’ils ont déjà tenté de quitter l’endroit, mais ils sont tombés malades, et certains sont morts », rapporte Tairi, la cinquantaine bien tassée, un habitant de Rabat au grand sourire, en prenant des airs de conteur. Il paraît incongru ici, bien habillé, avec sa voiture qui fonctionne, au milieu de cette misère certaine…

Ce petit coin, loin de tout, perdu entre deux vallées, n’a pourtant rien d’attirant. Sauf peut-être cette source, à l’eau reconnue comme un remède efficace contre le diabète, située non loin de là.

Rien de suffisant, toutefois, pour expliquer l’affluence de véhicules descendus de la ville de 1,5 million d’habitants. En quelques minutes, une vingtaine de voitures peuvent être observées sur la route bosselée reliant le petit bled à la grande capitale.

La raison est ailleurs : elle est entre les mains des vendeurs de « shite ». Sorte de résine de cannabis, cette drogue est produite à partir de la poudre extraite des fleurs séchées de la plante. La culture de la marijuana se fait dans le nord du pays, la drogue est écoulée dans les grandes villes. Tanger, Casablanca, Marrakech… et Rabat. Akrach participe au trafic, avec l’étiquette d’un « shite » particulièrement bon, d’après les connaisseurs. Les habitants de la ville ne se cachent donc pas pour les transactions.

Avec rien à cultiver sur ces collines ravagées où rien ne pousse, une bonne partie des revenus des familles repose sur la vente de la drogue. Vendre de la drogue permet de gagner presque quinze fois plus d’argent que le revenu moyen marocain, voire bien davantage. Les hommes s’occupent du trafic, le père, parfois l’aîné. Ici, un peu comme en Afghanistan, la drogue joue un rôle important dans un certain maintien de la qualité de vie, même relative. Difficile d’imaginer comment serait l’existence de ces gens logés dans ces bidonvilles sans le « shite ».

C’est pourquoi les habitants de l’endroit protègent tous les riches et moins riches visiteurs de Rabat. « Rien ici ne peut t’arriver… Ils doivent protéger leurs clients. Je peux venir ici à minuit, et c’est plus sûr qu’une ruelle sombre de Casa(blanca). Je ne crains rien », affirme, sûr de lui, Ashraf, venu chercher une petite plaquette brune pour sa consommation hebdomadaire. Nul besoin de s’inquiéter des policiers non plus. L’ami de Tairi est là pour en témoigner : Hishem, gendarme de profession, vient chercher sa « shite » à Akrach, lui aussi.

Paradoxalement, le Maroc a annoncé, en 2001, vouloir éliminer toute production de haschich d’ici l’année prochaine. Le moteur économique de la ville-dépotoir n’est pas menacé pour autant.

Avec une exportation annuelle de 1500 tonnes de haschich, selon les statistiques connues, et un marché estimé à trois milliards de dollars, il est peu problable que le Maroc réussisse à éradiquer la drogue de ses champs. Et encore faudrait-il la collaboration de la population marocaine pour y parvenir. Pour ces gamins et leurs mères qui peuvent manger grâce à la vente du « shite », le choix paraît assez évident.

lundi 21 mai 2007

Derrière la «médina»

(Casablanca, Maroc)

La medina, c’est «la vieille ville» en arabe. Là où tout s’achète, tout se marchande. Des échoppes succèdent aux échoppes : c’est un immense labyrinthe de boutiques, dont les chemins ne mènent qu’à de nouvelles boutiques. Hors des sentiers touristiques, loin des vêtements aux gros noms brodés sur la poitrine, des faux Ipod et des cellulaires bon marché, l’autre Maroc vit.

Il y a des mendiants aux membres atrophiés, amputés. Des mères avec leurs enfants inanimés dans les bras. De jeunes hommes émaciés tirant des charrettes remplies de bois, peut-être pour se chauffer, peut-être pour le vendre... Dans l’indifférence générale, ce sont des scènes bouleversantes pour le nouveau venu. Chaque personne assise demande de l'argent, nul besoin de parler arabe pour le comprendre.

Même avec des centaines de milliers de dirhams en poche, l'argent viendrait à manquer pour soulager cette misère. Combien il est difficile de passer son chemin. Il ne s’agit pas de pitié, c’est une compassion profondément meurtrie. Une humanité égratignée pour toutes ces pièces qu’on ne peut verser. Un haut-le-cœur serre la gorge à la pensée de l’argent gaspillé, de la nourriture jetée, de mon propre gaspillage pendant qu’eux mendient dans des ruelles où règne une odeur permanente de pourriture, à même un sol jonché d’ordures. Avec pour ton compagnon un soleil violent les écrasant de sa chaleur.

Parmi les passants, cette vieille femme voilée, couvrant un œil atteint d’on ne sait quoi d’une main, tendant l’autre pour récolter des sous, la peau parcheminée dépassant de son djellaba. Ou cet homme se déplaçant sur ses mains, les jambes repliées sous lui, visiblement paralysée, fendant la foule compacte de son mieux, les paumes abîmées, le regard perdu.

Sortir de la medina donne l’impression d’avoir été près de la noyade. Une grande bouffée d’air et le calme revient. Mais les images, elles, restent. La seule différence, c’est que eux vivent en apnée constante…

Carbonique Maroc

(Casablanca, Maroc)

L'odeur puissante et implacable du gaz carbonique assaille les nouveaux arrivants à Casablanca. Le polluant semble s’incruster dans les vêtements, et pénètre au plus profond des poumons. La respiration semble parfois se faire au travers d’un opaque filtre sur les narines.

Casablanca est la ville la plus polluée du Maroc. Une quantité impressionnante de véhicules y roulent, laissant derrière eux un nuage noirâtre lorsqu’ils appuient sur l’accélérateur quand le feu rouge passe au vert. Il en résulte un air vicié, qui sent mauvais, flottant partout sur la ville. Même la nuit, l’odeur est persistante.

Plusieurs raisons expliquent ce problème. Des transports en commun sclérosés, le coût relativement peu élevé de l’essence (7 DH pour un litre, donc 60 centimes d’euro, 0,94 $).

Les pires sont ces épaves roulantes, de vieilles Mercedes à la peinture écaillée, des fantômes d’une Europe de jadis, qui exhalent de bien noirs soupirs. Et ils servent généralement de taxis… Sans oublier les «petits taxis», des compactes rouges ou bleues, selon les villes, qui égaient la mer de véhicules.

La solution ? Elles paraissent évidentes aux yeux d’un Occidental. Couper, aménager, modifier, réduire… Mais le Maroc manque de moyens, et une partie du pays a pour pivot principal l’automobile, également la source de ces polluants…

Et comment peut-on demander à tous ces conducteurs de taxis de changer de véhicule ? Ici, les automobiles récentes ne sont pas envisageables, même si les taxis sentent l'huile. Idem pour les autobus, qu'ils soient à Casa ou à Rabat. Un épais nuage de fumée laissé derrière eux est le prix à payer pour un quelconque transport en commun.

Faute de technologie adéquate, ils sont de nombreux Casablancais à se rendre en toussant au travail. Pourtant, les pays de l'Afrique, le Maroc comme les autres, ne sont pas les principaux pollueurs de la planète. Cela n'empêchera pas le continent de souffrir le plus du réchauffement climatique, à en croire les dernières estimations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). D'ici quelques années, le mercure pourrait hausser de quatre degrés sur le nord du continent. Une chaleur qui pourrait avoir des conséquences tragiques dans un pays où le manque d'eau cause déjà des problèmes importants aux agriculteurs.

La quadrature du cercle se perpétue, et les Casablancais continuent d'utiliser ces légions de petits taxis, présents partout. De quoi rappeler le dilemme…