jeudi 12 juillet 2007

Verte Erlangen

(Erlangen, Allemagne)

Il y a deux trottoirs à Erlangen. Un pour les piétons, l'autre pour les vélos. Il ne faut pas se méprendre, au risque de se faire rappeler à l'ordre par une clochette dans votre dos.

Parce qu'ils sont nombreux, les vélos et vélocipèdes. Légions, même. En bordure des édifices, il n'est pas rare d'en dénombrer plus d'une cinquantaine. Et comme les endroits pour barrer sa bicyclette ne suffisent pas, les vélos sont laissés sur un pied, avec un cadenas en travers de la roue arrière. Expliquant ces rues où s'alignent les véhicules à deux roues sur presqu'un pâté de maison.

Des gens de tous âges - enfants, adultes, aînés - sont juchés sur leurs selles. Un homme d'affaires, aux bas enfilés par-dessus un pantalon repassé, à l'étudiant flâneur, cartable attaché au dos, tout le monde semble utiliser la bicyclette. Les espaces piétons permettent aux cyclistes de gentiment envahir le centre-ville d'Erlangen.

Une explication géographique s'impose: la région du Frankenjurra est légèrement vallonnée. "C'est donc très facile pour les gens de se déplacer à vélo... C'est même plus pratique. Et il n'y a jamais de bouchons de circulation", de préciser Lukas Pflug, lui-même propriétaire d'un vélo.

Si deux roues ne suffisent pas à se rendre du point A au point B, le système de transports en commun s'en chargera.

À ces exemples de moeurs vertes s'ajoutent recyclage et compostage. Le premier en divisant verre, carton, papier et métal. Toutes les villes d'Allemagne s'occupent du secondÖ le compostage des matières biodégradables se fait par les municipalités, par une cueillette hebdomadaire. Les citoyens peuvent par la suite racheter à bas prix le compost en résultant.

D'autres indices trahissent le côté vert d'Erlangen. Le mois de l'environnement, célébré par la ville en juillet, largement publicisé avec de grandes affiches aux couleurs criardes placardées un peu partout. "Polarnacht", une soirée de présentations sur les changements climatiques affectant l'Arctique. Dans une salle municipale bondée, avec plus de 300 personnes assises pour écouter des scientifiques parler des évolutions géologiques du climat.

"Mais il ne faut pas se laisser leurrer. Erlangen est un cas à part", fait savoir Lukas, résident de la ville depuis trois ans. Déménagé ici pour faire son service civil, il sait qu'une ville verte comme celle-ci est marginale. "Si tu vas à Dortmund, c'est... beuah... super sale et industriel... Rien à voir avec ici. C'est une ville universitaire, il ne faut pas l'oublier."

La même problématique se vit au niveau national. L'Allemagne, par la présidence récente de l'Union européenne, la chancellière Angela Merckel, s'est fait la championne de l'environnement. Un accord de dernière minute a été arraché aux membres de l'UE pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre durant les prochaines années.

Ironiquement, la chancellière peine à imposer le même consensus dans son propre pays. Son plan vert est qualifié d'"irréaliste" par beaucoup.L'Allemagne veut réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 40 % en dessous des niveaux de 1990 d'ici 2020. Selon ce devis, 5 % de l'énergie allemande devra provenir de sources non-polluantes. Un objectif difficile à atteindre, selon des spécialistes interrogés par "Der Spiegel". À l'est, des centrales au charbon sont encore utilisées. Quelques 50 millions de véhicules enregistrés circulent sur les routes.

L'Allemagne verte, en dehors des forêts du Frankenjurra, n'existe peut-être pas tout à fait comme elle peut être vue à Erlangen.

mardi 10 juillet 2007

Stigmates de guerre (p. 1)

(Erlangen, Allemagne)

- Comment les Allemands se sentent par rapport à la guerre ?
"Ils se sentent encore coupables", dit sans ambage Lukas Pflug.


Il a 22 ans, est étudiant, n'a pas connu le conflit, ni la période des deux Allemagnes. Malgré cela, pour lui, il est évident que la culpabilité est encore pesante sur les épaules de tous.

Chose certaine, le sujet est délicat. Lukas n'a connu la guerre qu'à travers les livres et les cours d'histoire, mais choisit bien ses mots avant d'en parler. Idem pour Sarah Freund, sa copine de 27 ans, étudiante elle aussi. Elle hésite, réfléchit, avant de déclarer : "On nous a martelé ce qui s'est passé durant ces années, pendant notre jeunesse... Je ne crois pas que ce soit bon."

Au quotidien, des rappels subtils sont visibles un peu partout. Une critique du plus récent film de Harry Potter, dans les pages de l'hebdomadaire "Der Spiegel", parle "d'un combat entre le bien et le mal, où la sélection nazie est étrangement présente". Un guide d'escalade traîne sur la table de la petite commune d'étudiants d'Erlangen. "Kletterfürher", en allemand. "C'est le seul contexte où le mot 'fürher' est employé. On évite de l'utiliser autrement... à cause de Hitler", précise Lukas. Même dans les blagues. "Les forêts du Frankenjurra sont encore pleines de SS qui ne savent pas que la guerre est terminée", dit en s'esclaffant Christian, un colocataire du couple dans un appartement d'Erlangen.

Avec ce malaise en filigrane, la vie et les moeurs des Allemands se sont transformées. Longtemps après l'époque de la dénonciation des collabos, les personnes dans la cinquantaine refusent toujours de parler de la guerre. Sujet tabou. Moins chez les jeunes. Peu à peu, la culpabilité héritée de l'histoire se perd. C'est du moins le sentiment de Sarah Freund. "Mais on ne dit jamais qu'on est fiers d'être Allemand. C'est... gênant. On a peur d'être jugés à l'extérieur."

Un ballon rond est venu combler cette absence de sentiment d'appartenance. En 2006, lors de la Coupe du monde de soccer, à Berlin, les drapeaux noir, rouge et jaune ont fleuri. Comme cette idée d'être de nouveau réunis. La troisième place de l'Allemagne, après sa victoire contre le Portugal, a permis une réconciliation jusqu'alors méconnue.

"Voir tous ces drapeaux brandis... Moi, j'étais mal à l'aise", laisse tomber l'étudiante en géologie.

Émergence de la droite
La nature a horreur du vide. Peut-être que les partis politiques aussi. Devant le vacuum identitaire, un parti politique a misé à fond sur la fierté d'être Allemand. Et jusqu'à maintenant, la stratégie fonctionne. Même si le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD), parti national-démocrate allemand, est souvent associés aux mouvements néo-nazis, et accusé de révisionnisme. La formation politique tire ses appuis majoritairement des régions rurales, en moussant la préservation de l'identité du pays.

"Une partie de la population rejette l'immigration, qui est vue comme un vol d'emplois pour les gens au chômage. Pourtant, c'est ridicule, on a besoin d'immigrants, parce qu'on arrive à peine à remplacer notre population. D'ici 10 ans, l'Allemagne va être vide!", souffle Lukas Pflug.

Le NPD se défend de promouvoir de dangereux clivages. Le Bundestag, l'équivalent allemand de la Chambre des communes, a tenté sans succès de bannir le mouvement politique. Le NPD a récolté 7,3 % de suffrages lors d'élections régionales en 2006.