Voici un texte rédigé en novembre 2007, encore tout à fait d'actualité...
(Washington et New York, É-U)
Une terre de tous les possibles. Où, chaotiquement, frénétiquement, allègrement, l'Amérique se déchire entre ses extrêmes. Tout est possible aux États-Unis, au profit d'une monstrueuse dichotomie.
Les États-Unis, ferment de tellement de rêves et de cauchemars. Des États qui hésitent à l'introspection, parce que le portrait pourrait ne pas être aussi reluisant que sa population le désirerait.
C'est le pays de Deanna Gelak. Lobbyiste de carrière, fermement convaincue d'un libéralisme libérateur, d'un système américain autorégulé fonctionnant bien. D'une démocratie où son boulot aide les rouages de la participation citoyenne.
Sur la même rue où elle nous exposera son admiration pour une mécanique efficace, une dame dans la quarantaine me dit qu'elle ne peut payer ses médicaments, faute d'argent. « L'assurance coûte si cher, oui. J'peux pas m'permettre de passer un autre jour sans ma prescription, 'gentleman' », slangue-t-elle, vêtements troués pour appuyer ses dires. Un peu de monnaie glissée dans sa main. « God bless you », avant de retourner à son quotidien, dans la même ville, le même pays de la lobbyiste washingtonienne...
Cette même Amérique où son opulente capitale semble nier la réalité d'une pauvreté criante, celle des régions rurales, plus au Sud. Aux deux extrémités du pays, le même dollar n'a pas la même valeur.
C'est la terre de naissance de Will, originaire de la Caroline du Sud. « J'suis un p'tit gars du Sud », dit-il avec un sourire. Il sert de guide au Pentagone. Narre l'histoire de guerres et de conflits avec verve et passion. « Ici, plus de 25000 personnes travaillent à la sécurité de notre pays », explique-t-il entre deux portraits d'anciens généraux. Une petite fierté pointe dans sa voix quand il parle de la longueur du Pentagone, son coût et le nombre d'ascenseurs dans le massif édifice. Ici, ce n'est pas une question de sécurité, il faut chaser le spectre de l'insécurité.
Cette même patrie qui abrite des néo-nazis et des radicaux racistes, terrés das les bas-fonds du pays. Triste descendance du Klu-Klux Klan, prônant la suprématie blanche. Un article déprimant du mensuel « Intelligence report » montre des enfants exécutant le salut hitlérien. Une Amérique presque paranoïaque protégée, sécurisée, sauf contre elle-même, son racisme et son intolérance.
Les 9 629 048 km2 représentent le royaume de la liberté, le « Land of the free ». Liberté pour tous, tel que stipulé dans la Constitution.
Restent ces sept États pointés du doigt par Human Rights Watch, une organisation non gouvernementale travaillant pour les droits de l'homme dans le monde. Des bergers allemands sont utilisés pour faire sortir des prisonniers de leurs cellules, mordus au pantalon ou dans la chair, selon les cas. Le Connecticut continue notamment cette pratique malgré le rapport cinglant de l'organisme.
À en parcourir les rues, c'est à se demander comment cohabitent ces « États-Unis », à la fois terre d'accueil et de rejet. Des Starbucks où travaillent des Latinos Américains près de New York d'un côté, à la construction d'un mur pour empêcher les immigrants illégaux d'entrer en terre sainte de l'autre, à l'autre bout du pays. Les premiers servent le café à la classe moyenne et riche, les seconds aspirent à le faire. La rédemption est difficile au royaume des possibles.
La guerre
« Alors, vous êtes officiellement en guerre ? L'état de guerre a été déclaré ? », lui demandais-je pendant que nous parcourons les couloirs du Pentagone.
Mme Janet Weber, du département d'État, hésite un moment et réfléchit avant de répondre. « Oui... nous sommes bel et bien en guerre », répondra-t-elle finalement, comme si elle concédait cette idée.
Pourtant, personne ne se prive de consommer, pas de rationnement, pas de coupons ne sont distribués... On ne se sent pas dans un pays en guerre, ni dans les journaux, ni dans la rue.
Au-delà des murs du Pentagone, aucun signe du conflit. Sinon que des manchettes, presque banalisées parce que quotidiennes et répétitives. Un autre mort, des attaques... Une grogne persistante, aux conséquences limitées malgré tout.
Porte-parole de John Bolton (qui n'est plus en place depuis), Benjamin Chang défend ses États-Unis à lui. Ceux qui tentent de redresser les torts, et qui sont forcés d'agir pour le bien de tous.
Il justifie avec force la présence des soldats en Irak. Il fallait déloger un dictateur, et personne n'était prêt à le faire. Terminées, les histoires d'armes de destruction massive... « Ces gens-là (Saddam Hussein) piétinaient nos valeurs morales, nos valeurs de démocratie. Il nous fallait intervenir. »
Et Abou Ghraïb, Benjamin ? Où étaient les valeurs morales à ce moment ? La torture s'y poursuivrait encore, selon Amnistie Internationale.
Un pays qui promeut la liberté, le même pays qui écrase ces droits.
« God bless America. » La maxime est répétée à outrance, partout. La phrase semble souligner l'assentiment silencieux des 300 millions d'Américains à leur irréconciliable pays fracturé. Sous la bannière du drapeau étoilé gît une Amérique démesurée, surtout par sa béante déchirure.
mardi 8 janvier 2008
Souvenirs de voyages
Une anecdote, un moment. Quelques minutes seulement, qui ne sauraient prendre la forme d'un récit. Pourtant, en quelques lignes, toute la complexité et la différence entre les cultures se manifeste. Une première cuvée de ces petits moments...
Censure arabe
Quelques minutes après 20h, dans un appartement de Casablanca. Ali, 28 ans, gestionnaire chez Dell, se repose après une dure journée de labeur. Sa piété musulmane ne l'empêche pas de se rouler un petit joint en regardant la télévision. "Il faut seulement faire attention pour ne pas trop se faire voir par les voisins", dit-il avec un sourire, après avoir tiré un peu les rideaux.
Les chaînes défilent. Un chanteur, les nouvelles, du foot, encore un chanteur, ou était-ce encore du sport ? Ali s'arrête sur un film, « Beauté américaine ».
"Ça, c'est un film pas mal."
Écoute pendant quelques minutes. Le film tire presque à sa fin. Ali ramène quelques coussins sous lui.
L'histoire d'une homme dans la quarantaine, qui vit une crise existentielle, atteint des sommets quand il est attiré par l'amie de sa fille, et qu'il consomme de la drogue avec le fils du voisin. Mythe de la jeunesse éternelle qui a tôt fait de poser des problèmes au principal personnage du film, Lester Burnham, interprété par Kevin Spacey.
Arrive le moment du film où le voisin se présente chez Lester. Dans la version américaine du film, le voisin se penche et tente d'embrasser le personnage principal. À Casablanca, et partout ailleurs où la chaîne arabe diffuse, il n'y a eu qu'une coupure entre le moment où le voisin entre et celui où les deux hommes s'expliquent.
Abasourdi, je me tourne vers Ali. "Ils ne se sont pas embrassés, comme dans la version que j'ai vu!", m'exclamai-je.
"Dans les pays musulmans, il y a certaines choses qu'on ne veut pas voir, qu'on est pas encore prêt à voir", me donne-t-il comme toute réponse. "L'homosexualité en fait partie."
Risible monarchie
La route qui nous ramène, Lukas, Grutie, deux jeunes étudiants allemands, et moi, vers Erlangen serpente lentement dans la campagne allemande. De mon siège de passager, j'observe la forêt qui défile, les champs qui y succède. "David, j'ai une question pour toi...", dit Lukas.
- Oui ?
- Est-ce que c'est vrai que... qu'il y a toujours une reine qui dirige le Canada ?
- Euh... et bien... oui.
"Quoi ?", s'exclame Grutie, assise sur le siège arrière.
Les deux jeunes gens se mettent à rire de bon coeur. "Incroyable", dit Lukas.
Nouvel éclat de rire.
"Je ne comprends pas trop pourquoi! Est-ce qu'il y a des avantages à avoir une reine ?"
Aucun auxquels je ne pouvais penser à ce moment.
"Alors pourquoi ?", redemande-t-il. "Je veux dire... a-t-elle des fonctions ? Sert-elle à quelque chose ?"
Je lui explique qu'en théorie, elle dirige le pays. "Mais en pratique, elle n'a qu'un rôle figuratif", termine Lukas à ma place. En pratique, elle n'a qu'un rôle figuratif...
"C'est très drôle, pourquoi alors avoir encore une reine", questionne Grutie de la banquette arrière, en prenant un ton un peu moqueur.
"Est-ce que c'est dire que les Canadiens sont très conservateurs ?"
Une question à laquelle je n'ai trop su répondre...
Question de langues
Autour d'un feu de camp, en quelque part, pas très loin de Chattanooga, au Tennessee. Ils sont des dizaines de passionnés de l'escalade, venus ici pour profiter des chaudes journées du « Volunteer state » quand la nature se fait généreuse.
Tout autour des flammes, des gens de l'Indiana, de la Géorgie, de la Caroline du Nord, du Colorado, de la Louisiane. Même un Italien et sa copine du Honduras, allez savoir pourquoi...
Le Louisianais à la langue bien pendue se tient à côté du type qui a grandi près de New York, lui plutôt placide. Ce dernier parle d'un parc, en prononçant « pa'k ». Il omet un "r" dans plusieurs mots, comme le font, semble-t-il, les New-Yorkais.
« Comment tu épèles ça ? », demande le Louisianais, à la blague.
« P, A, C, H, K », répond le New-Yorkais, feignant de ne pas connaître le bon ortographe.
« Exactement comme tout le monde », conclut le premier.
Censure arabe
Quelques minutes après 20h, dans un appartement de Casablanca. Ali, 28 ans, gestionnaire chez Dell, se repose après une dure journée de labeur. Sa piété musulmane ne l'empêche pas de se rouler un petit joint en regardant la télévision. "Il faut seulement faire attention pour ne pas trop se faire voir par les voisins", dit-il avec un sourire, après avoir tiré un peu les rideaux.
Les chaînes défilent. Un chanteur, les nouvelles, du foot, encore un chanteur, ou était-ce encore du sport ? Ali s'arrête sur un film, « Beauté américaine ».
"Ça, c'est un film pas mal."
Écoute pendant quelques minutes. Le film tire presque à sa fin. Ali ramène quelques coussins sous lui.
L'histoire d'une homme dans la quarantaine, qui vit une crise existentielle, atteint des sommets quand il est attiré par l'amie de sa fille, et qu'il consomme de la drogue avec le fils du voisin. Mythe de la jeunesse éternelle qui a tôt fait de poser des problèmes au principal personnage du film, Lester Burnham, interprété par Kevin Spacey.
Arrive le moment du film où le voisin se présente chez Lester. Dans la version américaine du film, le voisin se penche et tente d'embrasser le personnage principal. À Casablanca, et partout ailleurs où la chaîne arabe diffuse, il n'y a eu qu'une coupure entre le moment où le voisin entre et celui où les deux hommes s'expliquent.
Abasourdi, je me tourne vers Ali. "Ils ne se sont pas embrassés, comme dans la version que j'ai vu!", m'exclamai-je.
"Dans les pays musulmans, il y a certaines choses qu'on ne veut pas voir, qu'on est pas encore prêt à voir", me donne-t-il comme toute réponse. "L'homosexualité en fait partie."
Risible monarchie
La route qui nous ramène, Lukas, Grutie, deux jeunes étudiants allemands, et moi, vers Erlangen serpente lentement dans la campagne allemande. De mon siège de passager, j'observe la forêt qui défile, les champs qui y succède. "David, j'ai une question pour toi...", dit Lukas.
- Oui ?
- Est-ce que c'est vrai que... qu'il y a toujours une reine qui dirige le Canada ?
- Euh... et bien... oui.
"Quoi ?", s'exclame Grutie, assise sur le siège arrière.
Les deux jeunes gens se mettent à rire de bon coeur. "Incroyable", dit Lukas.
Nouvel éclat de rire.
"Je ne comprends pas trop pourquoi! Est-ce qu'il y a des avantages à avoir une reine ?"
Aucun auxquels je ne pouvais penser à ce moment.
"Alors pourquoi ?", redemande-t-il. "Je veux dire... a-t-elle des fonctions ? Sert-elle à quelque chose ?"
Je lui explique qu'en théorie, elle dirige le pays. "Mais en pratique, elle n'a qu'un rôle figuratif", termine Lukas à ma place. En pratique, elle n'a qu'un rôle figuratif...
"C'est très drôle, pourquoi alors avoir encore une reine", questionne Grutie de la banquette arrière, en prenant un ton un peu moqueur.
"Est-ce que c'est dire que les Canadiens sont très conservateurs ?"
Une question à laquelle je n'ai trop su répondre...
Question de langues
Autour d'un feu de camp, en quelque part, pas très loin de Chattanooga, au Tennessee. Ils sont des dizaines de passionnés de l'escalade, venus ici pour profiter des chaudes journées du « Volunteer state » quand la nature se fait généreuse.
Tout autour des flammes, des gens de l'Indiana, de la Géorgie, de la Caroline du Nord, du Colorado, de la Louisiane. Même un Italien et sa copine du Honduras, allez savoir pourquoi...
Le Louisianais à la langue bien pendue se tient à côté du type qui a grandi près de New York, lui plutôt placide. Ce dernier parle d'un parc, en prononçant « pa'k ». Il omet un "r" dans plusieurs mots, comme le font, semble-t-il, les New-Yorkais.
« Comment tu épèles ça ? », demande le Louisianais, à la blague.
« P, A, C, H, K », répond le New-Yorkais, feignant de ne pas connaître le bon ortographe.
« Exactement comme tout le monde », conclut le premier.
S'abonner à :
Messages (Atom)